FRANCE(du 16/10 au 14/11)(fin de la première partie)

Par Eric JL BRETON

Publié le mercredi 13 novembre 2002

Mercredi 13 novembre 2002

 
 
• LE MONDE | 13.11.02 | 11h32


M.  Ferry s'attaque aux préjugés qui minent les lycées professionnels
Le ministre de l'éducation devait présenter, mercredi 13 novembre au conseil des ministres, une série de mesures visant à réhabiliter cette filière, qui accueille un lycéen sur trois mais connaît un taux d'abandon important. Il entend notamment lutter contre l'"orientation par défaut".

Alors qu'un lycéen sur trois est scolarisé dans l'enseignement professionnel, l'image de la filière reste très négative. Assimilée par les familles et les élèves à un "cul-de-sac", une orientation par défaut ou une voie de relégation, elle paraît réservée aux seuls élèves en grande difficulté scolaire. Contre ces préjugés, Luc Ferry veut réhabiliter ce qu'il présente comme une "filière d'excellence"– dans le même esprit que ses prédécesseurs et dans la droite ligne des propositions émises par Jacques Chirac lors de la campagne présidentielle. Le ministre de la jeunesse et de l'éducation nationale devait présenter, mercredi 13 novembre, en conseil des ministres, ses orientations pour renforcer l'enseignement professionnel.

Le chantier est difficile. Les lycées professionnels scolarisent en effet, pour l'essentiel, des élèves qui ont échoué dans l'enseignement général. Souvent en retard d'une ou deux années, ils sont issus des milieux sociaux les moins favorisés. Près de 40 % sont des enfants d'ouvriers, 12,5 % des enfants de chômeurs contre 5 % d'enfants de cadres et de professions libérales. "Les jeunes eux-mêmes soulignent l'effet "ghetto" et se disent "étiquetés LP", alors qu'ils aspirent à vivre comme les autres adolescents de leur âge", souligne une étude récente du ministère de l'éducation nationale.

Le sentiment d'être inscrit dans une "voie de garage" est une constante chez les élèves. Beaucoup de jeunes ont subi plus que choisi cette orientation. "La plupart sont en situation de révolte vis-à-vis d'une école et d'une société qui leur imposent une position subordonnée", analyse Catherine Agulhon, enseignante à l'université Paris-V dans L'Ecole, l'état des savoirs. Certaines formations souffrent d'une image particulièrement dégradée, en raison notamment de la pénibilité des métiers et de salaires peu attractifs. "Les filières du bâtiment, de la mécanique ou des métiers de bouche sont en panne de recrutement, explique René Pasini, du Snuep-FSU, un des syndicats du secteur, pour qui "la question de la dévalorisation des métiers est avant tout de la responsabilité des fédérations professionnelles".

L'expérience des familles, leurs représentations, peuvent contribuer au rejet de la filière. "Dans certaines régions comme l'Est et le Nord, les familles ont vécu un véritable traumatisme lié à la désindustrialisation qui alimente leur méfiance vis-à-vis de l'enseignement professionnel, explique Christian Souche, proviseur d'une cité technique à Saint-Etienne (Loire). Les parents redoutent que leurs enfants ne se retrouvent comme eux au chômage s'ils choisissent des professions liées à l'industrie ou au BTP."

"REJET DE L'ÉCOLE"

Ce malaise se matérialise par un taux d'abandon élevé. L'année dernière, 11 % des élèves ont quitté le lycée au cours ou à l'issue de la première année de CAP ou de BEP. Bernard Lefèvre, proviseur d'un lycée professionnel à Abbeville (Somme), indique, par exemple, que pour cette rentrée 2002 quelque 60 élèves sur 250 ne se sont pas présentés pour leur deuxième année de BEP. "L'abandon est lié à un absentéisme important et les élèves que nous admettons à la fin de la troisième sont souvent en rejet de l'école", explique-t-il. Ce phénomène d'évaporation est d'autant plus inquiétant que les élèves et apprentis qui abandonnent en cours d'année leur CAP ou leur BEP représentent 53 000 des quelque 60 000 jeunes sortant sans aucune qualification chaque année. Une enquête publiée en octobre par la direction de la programmation et du développement (DPD) du ministère de l'éducation précise les motifs d'abandon d'un millier de lycéens de l'enseignement professionnel. L'interruption de scolarité n'est justifiée par l'obtention d'un emploi que dans 15,5 % des cas, alors même que l'enquête a été réalisée en période de reprise économique.

 Il apparaît plutôt que la décision d'interrompre la scolarité est souvent liée "au fait que la formation suivie ne correspondait pas aux vœux d'orientation" des lycéens, constatent les auteurs de l'étude. Près des deux tiers des jeunes interrogés (63 %) expliquent leur abandon par la nature même de la formation, le type de métiers auxquels elle conduit. Les filières les plus touchées sont comptabilité et gestion, commerce et vente, électricité, secrétariat et bureautique.

Face à ce constat, les ministres successifs de l'éducation ont cherché à revaloriser les lycées professionnels aux yeux des familles et des élèves. Le discours sur l'"égale dignité" de la filière par rapport à l'enseignement général est même devenu un passage obligé. Dans cette entreprise, Claude Allègre s'était adjoint les services de l'ancien fraiseur en métallurgie, et accessoirement entraîneur de l'équipe de France de football, Aimé Jacquet, pour vanter à la télévision les mérites du professionnel. Outre un discours volontariste sur les "sciences pratiques", Jean-Luc Mélenchon avait choisi de simplifier l'organisation de la filière par la mise en place du "lycée des métiers". Il souhaitait ainsi regrouper un ensemble de formations (du CAP au BTS en passant par le bac pro) autour d'une même activité (lycée de l'automobile ou de la mer, par exemple). A son tour, Luc Ferry a promis que l'enseignement professionnel constituerait sa priorité, à égalité avec l'illettrisme (Le Monde du 24 mai).

Mais l'argument essentiel reste celui de l'insertion sur le marché de l'emploi, meilleure que ce que laisse supposer l'image dégradée des lycées professionnels. "Le jeune orienté vers l'enseignement professionnel parce qu'il ne sait pas lire ou parce qu'il a un comportement difficile a certes peu de chances de réussir. Mais celui qui est motivé peut avoir un parcours professionnel remarquable", souligne Alain Dumont, chargé de l'éducation au Medef. Trois ans après l'obtention de leur diplôme, 79 % des titulaires d'un CAP ou d'un BEP et 86 % des bacheliers professionnels ont un emploi, ce qui constitue un résultat honorable. La proportion est en effet à peine supérieure pour les titulaires d'un bac + 2 (92 %) ou d'un second cycle (87 %). Les promoteurs de l'enseignement professionnel y voient la démonstration que cette filière est loin de constituer un "cul-de-sac". Pourvu qu'on s'y sente à sa place.

Luc Bronner et Martine Laronche


39 % d'élèves issus d'un milieu ouvrier

Effectifs.

Quelque 695 000 élèves étaient scolarisés dans les lycées professionnels (LP) en 2001-2002, contre 1 504 000

dans les lycées généraux et technologiques (LEGT).

Elèves

. La plupart des élèves scolarisés en BEP ou en CAP ont un ou deux ans de retard.

La proportion d'enfants d'origine favorisée est nettement plus faible dans les lycées professionnels que dans les établissements généraux et technologiques.

38,8 % des élèves sont des enfants d'ouvriers (contre 21 % pour les LEGT), 5 % des enfants de cadres (contre 23,5 %).

Diplômes.

Le certificat d'aptitude professionnelle (CAP) se prépare en deux ans après la troisième. 67 500 élèves étaient inscrits en 2001-2002 pour préparer ce diplôme.

Les titulaires de CAP intègrent le plus souvent le monde du travail après l'obtention de leur diplôme.

Le brevet d'études professionnelles (BEP) peut être obtenu en deux ans après la classe de troisième.

Plus de 436 000 jeunes préparaient ce diplôme en 2001-2002.

Après l'obtention du BEP, la majorité des titulaires poursuivent leurs études en première puis en terminale professionnelle.

Le baccalauréat professionnel est réservé aux titulaires d'un BEP ou d'un CAP, il se prépare en deux ans. En 2001-2002, 172 600 élèves étaient inscrits en première ou en terminale.

Le taux de réussite au bac professionnel était de 77,2 % lors de la session 2002.

Une partie des bacheliers professionnels poursuivent

leurs études dans l'enseignement supérieur, notamment pour préparer

des brevets de technicien supérieur (BTS).


Risque de pénurie chez les enseignants

L'enseignement professionnel pourrait rapidement souffrir d'une crise des vocations chez les enseignants. Le nombre de candidats au concours de professeur de lycées professionnels a en effet diminué de 10 % en deux ans. Dans le même temps, du fait des nombreux départs à la retraite prévus d'ici à 2010, le nombre de postes a crû de 40 %, mettant en évidence, pour les syndicats, le risque d'une pénurie. En moyenne, on a donc compté moins de cinq candidats par poste pour l'enseignement professionnel lors de la session 2002. Dans certaines disciplines, notamment dans le secteur de la production, l'éducation nationale se retrouve en concurrence directe avec les entreprises.

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 14.11.02

Mercredi 13 novembre 2002

 

Parenté - parentalité : réalités et perspectives "
Allocution de Monsieur Xavier Darcos, ministre délégué à l'enseignement scolaire
Lors de la clôture de la journée
"Parenté - parentalité : réalités et perspectives" à Périgueux
jeudi 7 novembre 2002

Mesdames, Messieurs,


Je voudrais tout d'abord vous dire combien je me réjouis que la ville de Périgueux ait pris l'initiative de cette journée consacrée aux réalités et aux perspectives de la parentalité. Je tiens donc à rendre hommage à Madame Marie-Christine SANJUAN, maire-adjoint, chargée de l'enfance, de la famille et des relations inter-générations qui en est directement à l'origine et en a supervisé la mise en œuvre avec toute l'implication et la passion que nous lui connaissons. Je tiens également à remercier l'ensemble des participants, magistrats, psychologues, psychanalystes, pour la richesse de leur intervention et à saluer les nombreux acteurs qui ont accepté d'apporter leur concours à cette manifestation : le Conseil général et la caisse d'allocations familiales de Dordogne ainsi que l'Espace Economie Emploi de l'agglomération périgourdine qui a pris une part très active à son organisation. Je n'oublie naturellement pas de leur associer le Ministère de la Santé, de la Famille et des personnes handicapées et je remercie M. Christian JACOB, ministre délégué à la Famille, d'avoir bien voulu clôturer cette journée et en marquer ainsi toute l'importance.

Je lui laisserai rapidement la parole puisque le thème qui nous réunit aujourd'hui s'inscrit évidemment au cœur de ses préoccupations. Je m'en tiendrai donc à quelques points.

En tout premier lieu, il est assez étonnant que la parentalité, qui se situe parmi les fonctions et les rôles de la vie des individus les plus délicats à assumer, ceux qui mobilisent l'investissement affectif le plus important, fasse aujourd'hui si peu l'objet de réflexion ou de formation. On a tendance à considérer que le " métier " de parent, à l'instar de l'instinct maternel, est inné, qu'il va de soi, alors qu'il n'a sans doute jamais été aussi difficile à exercer.

Je ne peux donc que vous féliciter d'avoir choisi de mettre en exergue cette question essentielle et d'avoir organisé autour d'elle non pas une nième réunion d'information, mais un vrai débat, permettant de dresser un constat et de tracer une perspective. Il est évident qu'une seule journée ne saurait suffire à une telle réflexion. Il me paraît tout à fait souhaitable que celle-ci puisse être poursuivie et approfondie, afin d'apporter des réponses cohérentes et adaptables sur le terrain. A cet égard, je sais que beaucoup parmi vous souhaiteraient la création à Périgueux d'un observatoire de la famille, qui réunirait des professionnels sociaux et médicaux, des juristes et des enseignants et travaillerait pendant l'année sous forme de deux séminaires. Parallèlement à cet observatoire, vous jugez également indispensable la création, sur le terrain, de réseaux d'appui et d'accompagnement à la parentalité.

C'est naturellement au ministère de la Famille qu'il appartient d'examiner la pertinence de ces projets et l'aide éventuelle à leur apporter. Je ne doute pas que, sur ce point, Christian JACOB se prononcera tout à l'heure. En ce qui me concerne, je ne manquerai pas d'appuyer les actions qui permettent à la ville de Périgueux de continuer à jouer un rôle-pilote en ce domaine.

Etre parent, disais-je, n'a jamais sans doute été plus difficile qu'aujourd'hui. Je pense que vous avez commenté tout au long de cette journée les multiples raisons de cette difficulté. J'insisterai pour ma part sur trois d'entre elles. L'éclatement de la cellule familiale traditionnelle tout d'abord et la présence grandissante de la famille monoparentale, de la famille éclatée, de la famille décomposée ou recomposée. Ensuite, les changements de configuration de la famille traditionnelle elle-même qui d'élargie qu'elle était souvent autrefois est devenue plus restreinte, centrée sur les seuls parents et bénéficie beaucoup moins des solidarités intergénérationnelles. Enfin, l'autorité parentale qui a subi le contrecoup de la contestation qui a atteint l'ensemble des formes d'autorité. Tout ceci a eu des répercussions directes sur l'exercice de la fonction parentale et sur la nature même des relations entre chacun des membres de la famille. Les rapports d'autorité stricte ont laissé la place à des relations faisant davantage appel à l'estime, à la confiance, à la reconnaissance de l'autre. Un comportement plus individualiste des membres de la famille fait qu'aujourd'hui l'autorité parentale ne va plus de soi, que les repères éducatifs sont moins présents. Ceci explique l'attitude de certains parents qui, doutant qu'ils aient encore une place et un rôle à jouer, opèrent un repli face à leurs enfants. Et du repli à la défaillance, voire à la démission, il n'y a pas loin.

Par delà ces évolutions profondes, une constante forte demeure : les parents, qui sont tous appelés à devenir un jour ou l'autre et pour longtemps des parents d'élèves, ont à se situer par rapport à l'institution scolaire. Celle-ci est peut-être la mieux à même de révéler leurs défaillances éventuelles, mais elle est peut être aussi la plus apte à leur venir en aide. C'est en tout cas l'idée qui a présidé à la création du groupe de travail sur la responsabilisation des parents en matière d'absentéisme scolaire que Christian JACOB et moi-même avons récemment mis en place. Cette idée n'est pas de pointer du doigt les familles qui contreviennent à l'obligation scolaire et de les sanctionner - encore que la sanction soit indispensable, même si elle doit rester une solution ultime - elle est bien de les soutenir et les responsabiliser.

L'école n'a pas, en effet, à être une instance de soupçon vis-à-vis des familles. Elle doit au contraire instaurer avec elles un dialogue confiant qui leur permette de comprendre l'importance de l'activité scolaire en général, de bien connaître et apprécier la scolarité de leurs enfants en particulier. A cet égard, je crois qu'il est utile, par exemple que, le plus souvent possible, les bulletins de notes soient remis aux parents dans l'établissement et commentés de vive voix. Plus largement, un document national sera publié au cours de cette année scolaire et permettra de mieux sensibiliser les enseignants aux buts et aux moyens du dialogue éducatif avec les familles et les associations de parents d'élèves.

Par ailleurs, il importe de rappeler clairement aux parents, comme à tous les autres membres de la communauté éducative, quels sont leurs droits et leurs devoirs. Un livret présentant ceux-ci sera prochainement publié et contribuera à clarifier les relations de chacun. Notre objectif est bien de redonner toute leur place et toute leur dignité aux parents à l'école, de redire que, de par leur qualité d'éducateurs premiers de leurs enfants, ils y sont naturellement des acteurs importants et reconnus et de contribuer ainsi, si besoin était, à restaurer l'autorité qui est liée à leur fonction.

Enfin et surtout, il me paraît essentiel que l'institution scolaire retrouve une signification forte, que les parents considèrent à nouveau l'école non pas comme une garderie ou un simple service, mais bien comme le lieu où se joue le destin de leurs enfants, un lieu qui a ses règles et ses contraintes. Pour atteindre cet objectif, une mesure emblématique sera mise en place. A la distribution du règlement intérieur en début d'année se substituera une signature par les élèves comme par les parents de ce même règlement sous une forme qui pourra être solennelle. C'est cette signature qui instaurera un " contrat de vie scolaire " entre les familles, les élèves et l'établissement.

Telles sont, Mesdames et Messieurs, les mesures que j'ai voulu mettre en œuvre, non pas tant pour faciliter aux parents l'exercice de leur mission, mais du moins pour les aider, quand cela s'avère nécessaire, à reprendre pleinement leurs responsabilités d'éducateurs.

Permettez-moi de vous féliciter une nouvelle fois pour la qualité et la richesse de cette journée, qui constituera, en tout cas je le souhaite, la première étape d'une réflexion continue dont nous avons tous à tirer profit.