
M. Ferry s'attaque aux préjugés qui minent les lycées professionnels
Alors qu'un lycéen sur trois est scolarisé dans l'enseignement professionnel, l'image de la filière reste très négative. Assimilée par les familles et les élèves à un "cul-de-sac", une orientation par défaut ou une voie de relégation, elle paraît réservée aux seuls élèves en grande difficulté scolaire. Contre ces préjugés, Luc Ferry veut réhabiliter ce qu'il présente comme une "filière d'excellence"– dans le même esprit que ses prédécesseurs et dans la droite ligne des propositions émises par Jacques Chirac lors de la campagne présidentielle. Le ministre de la jeunesse et de l'éducation nationale devait présenter, mercredi 13 novembre, en conseil des ministres, ses orientations pour renforcer l'enseignement professionnel.
Le chantier est difficile. Les lycées professionnels scolarisent en effet, pour l'essentiel, des élèves qui ont échoué dans l'enseignement général. Souvent en retard d'une ou deux années, ils sont issus des milieux sociaux les moins favorisés. Près de 40 % sont des enfants d'ouvriers, 12,5 % des enfants de chômeurs contre 5 % d'enfants de cadres et de professions libérales. "Les jeunes eux-mêmes soulignent l'effet "ghetto" et se disent "étiquetés LP", alors qu'ils aspirent à vivre comme les autres adolescents de leur âge", souligne une étude récente du ministère de l'éducation nationale.
Le sentiment d'être inscrit dans une "voie de garage" est une constante chez les élèves. Beaucoup de jeunes ont subi plus que choisi cette orientation. "La plupart sont en situation de révolte vis-à-vis d'une école et d'une société qui leur imposent une position subordonnée", analyse Catherine Agulhon, enseignante à l'université Paris-V dans L'Ecole, l'état des savoirs. Certaines formations souffrent d'une image particulièrement dégradée, en raison notamment de la pénibilité des métiers et de salaires peu attractifs. "Les filières du bâtiment, de la mécanique ou des métiers de bouche sont en panne de recrutement, explique René Pasini, du Snuep-FSU, un des syndicats du secteur, pour qui "la question de la dévalorisation des métiers est avant tout de la responsabilité des fédérations professionnelles".
L'expérience des familles, leurs représentations, peuvent contribuer au rejet de la filière. "Dans certaines régions comme l'Est et le Nord, les familles ont vécu un véritable traumatisme lié à la désindustrialisation qui alimente leur méfiance vis-à-vis de l'enseignement professionnel, explique Christian Souche, proviseur d'une cité technique à Saint-Etienne (Loire). Les parents redoutent que leurs enfants ne se retrouvent comme eux au chômage s'ils choisissent des professions liées à l'industrie ou au BTP."
"REJET DE L'ÉCOLE"
Ce malaise se matérialise par un taux d'abandon élevé. L'année dernière, 11 % des élèves ont quitté le lycée au cours ou à l'issue de la première année de CAP ou de BEP. Bernard Lefèvre, proviseur d'un lycée professionnel à Abbeville (Somme), indique, par exemple, que pour cette rentrée 2002 quelque 60 élèves sur 250 ne se sont pas présentés pour leur deuxième année de BEP. "L'abandon est lié à un absentéisme important et les élèves que nous admettons à la fin de la troisième sont souvent en rejet de l'école", explique-t-il. Ce phénomène d'évaporation est d'autant plus inquiétant que les élèves et apprentis qui abandonnent en cours d'année leur CAP ou leur BEP représentent 53 000 des quelque 60 000 jeunes sortant sans aucune qualification chaque année. Une enquête publiée en octobre par la direction de la programmation et du développement (DPD) du ministère de l'éducation précise les motifs d'abandon d'un millier de lycéens de l'enseignement professionnel. L'interruption de scolarité n'est justifiée par l'obtention d'un emploi que dans 15,5 % des cas, alors même que l'enquête a été réalisée en période de reprise économique.
Il apparaît plutôt que la décision d'interrompre la scolarité est souvent liée "au fait que la formation suivie ne correspondait pas aux vœux d'orientation" des lycéens, constatent les auteurs de l'étude. Près des deux tiers des jeunes interrogés (63 %) expliquent leur abandon par la nature même de la formation, le type de métiers auxquels elle conduit. Les filières les plus touchées sont comptabilité et gestion, commerce et vente, électricité, secrétariat et bureautique.
Face à ce constat, les ministres successifs de l'éducation ont cherché à revaloriser les lycées professionnels aux yeux des familles et des élèves. Le discours sur l'"égale dignité" de la filière par rapport à l'enseignement général est même devenu un passage obligé. Dans cette entreprise, Claude Allègre s'était adjoint les services de l'ancien fraiseur en métallurgie, et accessoirement entraîneur de l'équipe de France de football, Aimé Jacquet, pour vanter à la télévision les mérites du professionnel. Outre un discours volontariste sur les "sciences pratiques", Jean-Luc Mélenchon avait choisi de simplifier l'organisation de la filière par la mise en place du "lycée des métiers". Il souhaitait ainsi regrouper un ensemble de formations (du CAP au BTS en passant par le bac pro) autour d'une même activité (lycée de l'automobile ou de la mer, par exemple). A son tour, Luc Ferry a promis que l'enseignement professionnel constituerait sa priorité, à égalité avec l'illettrisme (Le Monde du 24 mai).
Mais l'argument essentiel reste celui de l'insertion sur le marché de l'emploi, meilleure que ce que laisse supposer l'image dégradée des lycées professionnels. "Le jeune orienté vers l'enseignement professionnel parce qu'il ne sait pas lire ou parce qu'il a un comportement difficile a certes peu de chances de réussir. Mais celui qui est motivé peut avoir un parcours professionnel remarquable", souligne Alain Dumont, chargé de l'éducation au Medef. Trois ans après l'obtention de leur diplôme, 79 % des titulaires d'un CAP ou d'un BEP et 86 % des bacheliers professionnels ont un emploi, ce qui constitue un résultat honorable. La proportion est en effet à peine supérieure pour les titulaires d'un bac + 2 (92 %) ou d'un second cycle (87 %). Les promoteurs de l'enseignement professionnel y voient la démonstration que cette filière est loin de constituer un "cul-de-sac". Pourvu qu'on s'y sente à sa place.
Luc Bronner et Martine Laronche
39 % d'élèves issus d'un milieu ouvrier
Effectifs.
Quelque 695 000 élèves étaient scolarisés dans les lycées professionnels (LP) en 2001-2002, contre 1 504 000
dans les lycées généraux et technologiques (LEGT).
Elèves
. La plupart des élèves scolarisés en BEP ou en CAP ont un ou deux ans de retard.
La proportion d'enfants d'origine favorisée est nettement plus faible dans les lycées professionnels que dans les établissements généraux et technologiques.
38,8 % des élèves sont des enfants d'ouvriers (contre 21 % pour les LEGT), 5 % des enfants de cadres (contre 23,5 %).
Diplômes.
Le certificat d'aptitude professionnelle (CAP) se prépare en deux ans après la troisième. 67 500 élèves étaient inscrits en 2001-2002 pour préparer ce diplôme.
Les titulaires de CAP intègrent le plus souvent le monde du travail après l'obtention de leur diplôme.
Le brevet d'études professionnelles (BEP) peut être obtenu en deux ans après la classe de troisième.
Plus de 436 000 jeunes préparaient ce diplôme en 2001-2002.
Après l'obtention du BEP, la majorité des titulaires poursuivent leurs études en première puis en terminale professionnelle.
Le baccalauréat professionnel est réservé aux titulaires d'un BEP ou d'un CAP, il se prépare en deux ans. En 2001-2002, 172 600 élèves étaient inscrits en première ou en terminale.
Le taux de réussite au bac professionnel était de 77,2 % lors de la session 2002.
Une partie des bacheliers professionnels poursuivent
leurs études dans l'enseignement supérieur, notamment pour préparer
des brevets de technicien supérieur (BTS).
Risque de pénurie chez les enseignants
L'enseignement professionnel pourrait rapidement souffrir d'une crise des vocations chez les enseignants. Le nombre de candidats au concours de professeur de lycées professionnels a en effet diminué de 10 % en deux ans. Dans le même temps, du fait des nombreux départs à la retraite prévus d'ici à 2010, le nombre de postes a crû de 40 %, mettant en évidence, pour les syndicats, le risque d'une pénurie. En moyenne, on a donc compté moins de cinq candidats par poste pour l'enseignement professionnel lors de la session 2002. Dans certaines disciplines, notamment dans le secteur de la production, l'éducation nationale se retrouve en concurrence directe avec les entreprises.

