FRANCE(du 16/10 au 14/11)(fin de la première partie)

Par Eric JL BRETON

Publié le mardi 5 novembre 2002

Mardi 5 novembre 2002

 


 

• LE MONDE | 05.11.02 | 11h57


Elèves et anciens Gadz'arts font régner la loi du bizutage
En dépit de la loi votée en juin 1998, et de deux sévères rapports d'inspection, la direction de l'Ecole nationale supérieure des arts et métiers de Cluny (Saône-et-Loire) ne parvient pas à encadrer les deux mois  d'"usinage". Les 27  000 anciens menacent la direction de représailles économiques.

Cluny (Saône-et-Loire) de notre envoyé spécial

Par une porte entrouverte et solidement gardée, on n'aperçoit qu'une centaine d'élèves en blouse grise, assis par terre, qui se lèvent d'un geste de la main et se mettent en rang par deux le long d'un mur. En silence. Trois fois par jour et dès 6 h 30, les 140 étudiants de la dernière promotion de l'Ecole nationale supérieure des arts et métiers (Ensam) de Cluny (Saône-et-Loire) sont rassemblés par leurs aînés de deuxième année pour apprendre les "valeurs" et les "traditions" des gadz'arts, leurs "vénérables anciens". Cet enseignement marqué par la contrainte, la privation de sommeil, les marches au pas cadencé et les déplacements en rasant les murs et les hurlements sur les jeunes "conscrits" doit s'achever le 17 novembre, par un baptême.

Dans cette école au passé militaire, la loi du 17 juin 1998 sur le bizutage n'a semble-t-il pas changé grand-chose aux techniques d'intégration coercitives que les élèves ingénieurs appliquent depuis cent cinquante ans. Parmi les sept établissements de l'Ensam, le centre de Cluny a déjà dû fermer à deux reprises, en 1995 et en 1997, à la suite des dérives constatées dans la pratique de l'"usinage", cette période de transmission des traditions (PTT).

Après deux ans de négociations infructueuses pour adoucir le "climat de contraintes et de pressions psychologiques", le nouveau directeur de l'école, Jean-Luc Delpeuch, a pris la décision, à la fin septembre, d'exclure dix jours deux responsables du Comité de traditions. Une déclaration de guerre pour les 2e année, qui ont aussitôt boycotté les cours. La riposte a eu lieu le 11 octobre dans les petites rues de Cluny (5 0 00 habitants) : avec l'appui de la Société des anciens, un millier de gadz'arts venus de toute la France ont défilé en file indienne, en tapant du pied et en chantant des textes appris parfois plus de trente ans auparavant. Cette démonstration s'adressait directement à la direction de l'école, accusée dans des dizaines de messages hostiles sur Internet de vouloir "l'abolition des traditions gadzariques".

"UNE ÉLITE DE MANAGERS"

Pour ces élèves, toucher aux "trad's", c'est remettre en cause les "deux siècles d'histoire"qui n'ont "rien à voir"avec le bizutage, assure Simon Moller-Camus, le président de l'Association des élèves. "Notre but, c'est de sensibiliser les conscrits à nos valeurs de fraternité et de solidarité, à travers certaines activités folkloriques et solennelles. On a envie que les élèves gardent un souvenir fort de ce qu'ils ont vécu ici."Parmi les plus vieux, Sylvain, 24 ans, avoue qu'il a choisi d'intégrer l'Ensam "juste pour ça", pour cette "expérience qui forme une élite de managers avec un peu de poigne".

La PTT se prépare un an à l'avance, dure deux mois et commence par une cérémonie au cours de laquelle les nouveaux élèves sont réveillés en pleine nuit pour prêter serment et se faire remettre leur blouse et leur "carnet de trad's".

Cet "apprentissage" est ponctué de manifestations, dont les plus spectaculaires sont filmées : des élèves éméchés se défoulent à la fin de leur usinage sur une voiture, dans la cour centrale de l'école. Le véhicule est ensuite incendié sous l'œil éberlué des touristes. "C'est un simulacre de bataille au cours duquel les 2e année invitent les conscrits à se défouler sur eux, explique Rémy Marchal, un professeur à l'initiative d'un Collectif contre le sectarisme. Ils se font insulter, ça devient l'hystérie."

Pour les professeurs, le premier effet de la PTT est l'absentéisme : "Hier, sur 70 élèves, 24 étaient absents parce qu'ils dormaient", peste un enseignant qui préfère garder l'anonymat. Le conscrit passe en effet tout son temps libre à apprendre des chants, à réfléchir au sens des humiliations et à boire parfois jusqu'au petit matin. Sa conduite est guidée par une série minutieuse d'interdits, comme celui de pénétrer dans certains lieux. "Ça les prépare à l'entreprise, au stress, aux problèmes de gestion d'équipe, assure Aurélie, en 3e année. La PTT nous a apporté une cohésion et un esprit de groupe qu'on ne trouve nulle part ailleurs."

La plupart des 1re année se soumettent afin de ne pas être exclus du groupe. Ceux qui refusent la PTT sont en effet placés hors usinage (HU). Ils ne peuvent adhérer à l'association des élèves qui gère de nombreuses activités, ne sont pas "baptisés", et donc pas considérés comme des gadz'arts. Sur l'annuaire des anciens, longtemps primordial pour trouver un emploi, le nom des ingénieurs HU est écrit en italique.

Deux rapports d'inspection, en 1995 et en 1999, se sont alarmés de la persistance de ces pratiques "qui empoisonnent durablement l'atmosphère et peuvent porter atteinte à l'image de l'école". C'est ainsi que la direction tente depuis trois ans de négocier une évolution des statuts de l'association où la PTT ne serait plus obligatoire. Elle se heurte à une opposition catégorique des élèves et de leur Société des anciens. "Tout repose sur un volontariat parfaitement respectable, assure Denis Rapenne, le président de la Société des anciens, qui rassemble 27 000 ingénieurs dans le monde, dont 18 000 actifs. Si les élèves considèrent que ce n'est pas leur truc, personne ne les oblige. Mais comme dans toutes les associations, si vous ne voulez pas participer, vous vous excluez vous-même." Le frein au changement est d'autant plus fort que les anciens n'hésitent pas à menacer la direction de ne plus verser de taxe d'apprentissage si les traditions sont amputées.

Alexandre Garcia


"Une préoccupation majeure" pour Luc Ferry

Le Comité national contre le bizutage (CNCB), fondé en juin 1997 et composé d'élèves, de parents et de représentants de syndicats de l'enseignement, a été reçu lundi 4 novembre par Claude Capelier, chargé de mission auprès du ministre de l'éducation nationale, qui a assuré que la question du bizutage constituait pour Luc Ferry "une préoccupation majeure". Il a souligné l'importance "de travailler en amont pour sensibiliser les élèves", par exemple grâce à la diffusion de dépliants, avant la prochaine rentrée scolaire. M. Capelier souhaite que l'énergie dépensée dans le bizutage soit réinvestie dans des démarches responsables et autonomes.

Le chargé de mission a fait part de la nécessité d'une réunion interministérielle et rappelé que la question du bizutage concernait aussi le ministère de la justice. Depuis la loi du 17 juin 1998, selon lui, une seule condamnation pour bizutage a été prononcée : sept élèves de l'Ecole nationale d'ingénieurs de Brest ont été condamnés, en décembre 1998, à quinze jours de prison avec sursis et à une amende de 1 000 francs (152,40 euros).

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 06.11.02
• LE MONDE | 05.11.02 | 11h57

Témoignage

"C'est une secte non avouée  : on doit avoir un rite initiatique pour accéder à certaines choses"
Extraits du journal intime d'un élève, qui passe de la rigolade au stress.

Médéric Cartier, 24 ans, achève sa scolarité à l'Ecole nationale supérieure des arts et métiers (Ensam) de Cluny (Saône-et-Loire), où il s'est spécialisé dans la fabrication de planches de surf et de ponts en bois. Il est l'un des rares à avoir été placé "HP" (hors promotion) par ses condisciples, pour avoir dénoncé l'usinage, dans une lettre diffusée en novembre 2001 sur le forum de discussion des élèves. Trois ans plus tôt, cet adepte du skate-board et du piercing s'était pourtant plié aux "pratiques de dressage régressives, contraignantes et avilissantes" qui ont fait de lui un vrai Gadz'art, à la différence des "HU", les élèves déclarés "hors usinage" pour avoir refusé de s'y soumettre. Bien avant d'en dénoncer les excès, Médéric avait consigné ses impressions dans un journal intime dont Le Monde publie des extraits.

21 septembre 1999.

Le lendemain, on m'arrête à la sortie du réfectoire, ainsi que tous ceux qui n'ont pas eu l'insigne honneur d'être réveillés par nos vénérables anciens. On nous apprend qu'on a fait une connerie, mais qu'on a toujours le choix de participer ou non à la période de transmission des traditions (PTT). On accepte. Le chef de traditions (CT) nous dit de bien le regarder car c'est pour la dernière fois. Il ne faut jamais regarder les cinq membres du Comité de traditions. (...) Des anciens nous font mettre en file indienne le long des murs. (...) Nous n'avons soi-disant pas le droit de parler. Mais j'apprends qu'il faut écrire son nom, son prénom et sa famille, ainsi que le numéro de la famille, au dos de sa biaude, à la craie blanche. J'apprends qu'un conscrit doit faire écrire un Ancien sur sa cigarette s'il veut fumer.

23 septembre.

On a rendez-vous à 7 h 15, avec des chaussures noires qui brillent et qui claquent. On est en file indienne le long des murs, sans bouger ni parler, quand les Anciens entrent nous expliquer comment on forme le "monôme": le bras droit tendu posé sur l'épaule droite de celui de devant, le bras gauche tendu immobile le long du corps, le pied gauche tape la phrase et le pied droit glisse sur le sol. (...) A 18 h 30, une fois les cours finis, on se retrouve en "sec's" (salle d'éducation des conscrits) où, comme d'habitude, on se fait engueuler.

25 septembre.

On chante beaucoup, on fait beaucoup de "fratern's" (manière de trinquer en se croisant les coudes), il y a une ambiance de fête vraiment formidable. Quelques-uns étaient "plac's" (bourrés), d'autres raides morts, certains ont vomi.

27 septembre.

Deux élèves ont craqué ce matin. Je crois que tout le monde prend la PTT au sérieux sauf quelques-uns. La majorité n'a pas compris que l'on n'était pas au goulag (quoique...) et qu'on n'allait pas se faire fusiller. On se rend en sec's en rasant les murs. A nouveau, c'est le silence. : "Y'en a qui ne sont pas venus en sec's, y'en a qui craquent... Faudrait vous tuy'ser (renseigner) sur vos ch'tis cop's qui vont pas bien, y'en a qui vous "chient à l'c's" (qui vous emmerdent). On en a marre de vous faire la police." Puis ils sautent de la table sur laquelle ils étaient et sortent en claquant violemment les portes. Devant la pression croissante, je n'ai pas le choix, je vais me mettre HU. Ce que je trouve idiot, c'est qu'on ne nous laisse pas travailler, alors qu'on en a envie. On ne nous laisse pas de temps.

28 septembre.

En fait, maintenant, c'est juste stress et pression. Le fait que je prenne ça à la rigolade ne plaît pas du tout aux autres. On est allé en sec's. Comme d'habitude, on nous gueule beaucoup dessus. On a appris qu'il y en avait un qui a voulu téléphoner à SOS bizutage. (...) Nous sommes tous des lâches. Je veux être Gadz'arts car c'est mal de ne pas être Gadz'arts. J'ai déjà été prêt à me mettre HU. Il y en a d'autres dans mon cas. Ils ne participent pas, ils subissent l'usinage à cause de la réputation qu'ont les HU. Pour eux, c'est beaucoup plus difficile de trouver du boulot, de s'intégrer à la vie de l'école.

7 octobre.

On a une nouvelle chanson à apprendre, La Décale, pour demander l'autorisation de sortir le week-end (...) On n'a vraiment pas de temps pour nous.

9 octobre.

(...) Je pense que les Gadz'arts, c'est une secte non avouée : on doit avoir un rite initiatique pour avoir le droit d'accéder à certaines choses... comme si le concours ne suffisait pas. Les autres ne se rendent même pas compte qu'ils sont en train de se faire endoctriner. Moi, cela ne me dérange pas particulièrement, sauf quand ça touche à ma vie privée... Enfin, faut dire que je n'ai plus de vie privée.

8 novembre.

Les anciens ont choisi cinq personnes parmi nous, les plus motivées par l'usinage. Ils leur ont expliqué que la "strass" (l'administration) les empêchait de continuer. Comme c'est pas terminé, il faut donc qu'on s'auto-usine ! Ils nous ont fouettés pendant cinq semaines et maintenant faut qu'on se fouette tout seuls !

13 novembre 1999.

Les Anciens ont coupé leurs cheveux de manière farfelue. (...) On les a vus fracasser une pauvre 2 CV dans la cour de l'abbaye. Tout le monde l'a compris. Ils voulaient juste nous montrer qu'il n'y avait que l'autorité qui marchait.

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 06.11.02